Alcuin et l’esprit de la Renaissance carolingienne

L’histoire oublie facilement ces grands inspirateurs dont certains souverains se sont entourés pour construire ou renforcer leurs royaumes. Ce fut précisément, le génie de Charlemagne qui, apprenant sur le tard l’écriture mais imprégné dès son plus jeune âge de culture gréco-latine, sut s’entourer d’une pléiade de «têtes pensantes» dont Alcuin fut l’un des plus beaux fleurons.

En 768, à la mort de Pépin le Bref, roi mérovingien, le royaume des Francs fut partagé entre ses deux fils : Charles et Carloman. Charles hérita de l’Austrasie avec ses dépendances germaniques : Frise occidentale, Hesse, Franconie, Thuringe, la Neustrie et l’Aquitaine maritime. La capitale était Noyon. Carloman reçut l’Alémanie, l’Alsace, la Bourgogne, la Hesse, le sud de la Neustrie, la Provence, l’Est de l’Aquitaine avec pour capitale Soissons. Les deux rois résidaient à quelque distance l’un de l’autre, Charles à Noyon, Carloman à Soissons et ne s’entendaient guère. En vain leur mère Bertrade de Laon essaya de les rapprocher. Elle négocia le mariage de Charles avec une fille de Didier, roi des Lombards. Mais cette politique ne fit qu’aggraver la situation parce qu’elle isola Carloman. À la mort de Carloman en 771, Charles répudia la princesse lombarde et hérita le royaume de son frère qu’il réunit au sien. Un grand règne commença alors en Francie, dont l’aspect le plus visible fut l’expansion du royaume.

Sacre de Charlemagne

Sacre de Charlemagne

À cette époque, les sujets ne brillaient pas par leur culture. Les Francs étaient essentiellement des guerriers illettrés, entraînés à l’art du combat mais très peu soucieux d’étude et même de religion. Lorsque Charlemagne devint empereur, il voulut non seulement consolider l’empire, mais encore assurer les marches peuplées de nations peu fiables : durant son long règne, l’empereur ne fit que deux fois une trêve pendant l’été, période des combats. La situation n’était guère meilleure dans le clergé, totalement illettré. Or le souverain voulait établir son pouvoir suivant la règle des «deux glaives» : le glaive physique (la guerre) et le glaive métaphysique (la parole de Dieu). Alcuin qualifiera l’empereur de «roi prédicateur».

La «source» de la culture

Alcuin d’York (en vieil anglais Ealhwine, latinisé Albinus Flaccus (les oreilles tombantes) naquit en 730 à York, dans le Northumbrie (Nord de l’Angleterre), capitale qui avait gardé l’héritage de la culture gréco-latine et hébraïque. Elle possédait la bibliothèque la plus grande de l’Angleterre. Foyer de culture, York était également une des capitales anglaises de la propagation du christianisme sur le continent. Alcuin suivit les enseignements de l’évêque d’York, lui-même disciple de Bède le Vénérable, célèbre par ses traductions des œuvres antiques et par son œuvre sur l’histoire de l’Église en Angleterre. Alcuin devint maître de l’Église épiscopale. C’est au cours d’un voyage à Rome en 781 qu’il rencontra Charlemagne qui, ayant jugé de sa grande culture, lui demanda de venir le rejoindre à la cour d’Aix la Chapelle pour l’aider au rétablissement des études de son royaume franc. Il y restera jusqu’à son départ pour l’abbaye Saint-Rémy de Tours en 796 où il finira ses jours.

Le modèle romain

Charlemagne fit plusieurs séjours en Italie, appelé pour la première fois par le pape menacé par le roi des Lombards. C’est de là qu’il fonda les premiers éléments de sa rénovation de la culture au royaume franc. Il ramena en France le grammairien Pierre de Pise, puis Fardulf, puis en 776 Paulin et enfin Paul Diacre et… Alcuin en 781. Cette noble assemblée prit le nom d’«Académie» en référence à Platon. Le projet des Carolingiens de refonder une culture près d’un souverain éclairé prit toute sa dimension avec l’empereur des Francs. L’adoption de la langue latine n’était pas non plus anodine : elle permettait non seulement de communiquer avec les autres foyers de culture traditionnelle, mais aussi de mettre en place une administration, fonction pour laquelle la Francique (1) était peu adaptée.

La réforme scolaire

Alcuin entreprit la réforme scolaire

Alcuin entreprit la réforme scolaire

La réforme scolaire concernait aussi bien le clergé que les envoyés de Charlemagne (les missi dominici) (2). De nombreuses écoles furent crées dans les diocèses ainsi que l’école du palais qui s’adressait à l’élite palatine. Il y favorisa l’enseignement des sept arts libéraux que Bède avait transmis à York et qui étaient : le trivium (la grammaire, la dialectique et la rhétorique) et le quadrivium (l’arithmétique, la musique, l’astronomie, la géométrie) qui étaient les bases pour la connaissance du Vrai, c’est-à-dire la philosophie qui conduisait selon Alcuin à la théologie. Le maître de l’Académie Palatine (3), en sera un des principaux inspirateurs. On a conservé ses lettres aux abbés recommandant de bien instruire ceux qui leur sont confiés ainsi ceux qui veulent plaire à Dieu en vivant honnêtement, lui plairont également en parlant correctement (de litteris colendis) (4) . Alcuin recommanda dans ses lettres la création d’écoles pour les laïcs.En fait, la résistance du clergé aux réformes était très forte et les résultats à la mort de Charlemagne seront modestes. Le principal foyer de culture restera celui de la cour.

«L’Académie palatine»

Les activités culturelles de la cour sont connues par les lettres des membres de l’académie palatine. Ceux-ci sont nombreux et ils seront envoyés comme abbés pour réveiller l’esprit religieux. Alcuin chercha à travers tous les soucis du palais et les occupations de son règne, à pénétrer les mystères cachés des philosophes. Le roi ainsi que toute la cour en bénéficièrent. Pour Alcuin, il s’agissait d’apprendre ce qui avait été découvert auparavant par les hommes sages ; et les sages n’étaient pas les créateurs des arts qu’ils ont transmis ; ils les trouvèrent, créés par Dieu dans les choses mêmes…

Pour honorer les Anciens, ces maîtres choisirent comme pseudonymes des noms de philosophes, de poètes ou de héros : Charlemagne (David), Alcuin (Flaccus du nom d’Horace), Théodulf (Wisigoth, évêque d’Orléans, Pindare), Angilbert (élève d’Alcuin et gouverneur de Pépin le Bref, Homère), Anségise, Adalard de Corbie (ou Adélard), Paul Diacre (moine auteur de l’Histoire des Lombards), Paulin d’Aquilée, Pierre de Pise (grammairien italien). L’Académie se réunissait probablement dans la grande salle du palais d’Aix (5) ou suivait l’empereur dans ses nombreux déplacements. On y discutait philosophie, théologie, science et on se distrayait en écoutant de la poésie : Alcuin lui-même en composait, c’est ainsi que l’on sait tout sur la construction de la cathédrale de York…

On proposait des énigmes (on en connait 53) comme :

Un garçon a salué son père en disant :

– Salut mon père !

Le père répondit :

– Reste en bonne santé, mon fils, et puisses-tu vivre trois fois le double de ton âge. De plus, si j’ajoutais une de mes années, tu vivrais 100 ans !

Qui peut dire l’âge du fils ? (6)

Le théologien

Alcuin participa aussi à la réforme théologique. C’est lui que Charlemagne envoya au concile d’Aix pour contrer des évêques de tendance aryaniste (7). Surtout, il essaya de rétablir les règles de saint Benoist (8) notamment à l’abbaye de Saint-Martin de Tours, sans grand succès d’ailleurs.

Il a laissé de nombreux ouvrages de pédagogie et de théologie et une bible corrigée longtemps considérée comme une référence… et quelques poèmes.

Quant à son enseignement de la «grammaire», il y mit en jeu une forme de «disputatio» de dialogue, entre deux écoliers (Franco et Saxo) afin de creuser certaines notions de synthèse grammaticale tout en prenant une hauteur donnée par le point de vue philosophique du maître.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Certes, le IXe siècle n’apporta pas de grand mouvement de réforme, surtout après les invasions barbares qui détruisirent une grande partie des constructions et des œuvres scolastiques. Cependant, cette renaissance fit naître la notion d’une culture européenne grâce à la préservation des œuvres anciennes et à son unification par l’emploi du latin. Elle donna aussi une structure à cette société en mutation d’une pratique guerrière vers une civilisation ordonnée.

(1) Langue parlée par les Francs

(2) «Envoyés du seigneur». Envoyés spéciaux des souverains carolingiens qui contrôlent les représentants du pouvoir royal au niveau local. Ils permettent au souverain de hiérarchiser son administration et de centraliser le pouvoir

(3) Fondée par Alcuin et Charlemagne, elle comptait neuf membres comme les neuf muses. Ses membres portaient le titre de «comte palatin». Elle est l’ancêtre de toutes les académies occidentales. La langue utilisée était le latin

(4) De litteris colendis ou epistola de litteris colendis «Sur l’étude des lettres», lettre circulaire adressée par Charlemagne à l’abbé Baugulf de Fulda. Charlemagne exprime son inquiétude causée par la pauvre expression écrite des correspondances reçues des monastères. Il précise que les fautes de mots sont dangereuses car elles suscitent les fautes de raisonnement. Il commence «à craindre l’éventualité que, dans la mesure où la précision de l’expression diminuait, les connaissances nécessaires pour comprendre les saintes Écritures ne diminuent aussi et beaucoup plus qu’elles ne le devraient raisonnablement»

(5) Le palais d’Aix la Chapelle était un ensemble de bâtiments résidentiels, politiques et religieux, centre du pouvoir carolingien. Le palais était situé dans la ville actuelle d’Aix-la-Chapelle, à l’Ouest de l’Allemagne, en Rhénanie du Nord/Wesphalie. Eudes de Metz y dessina les plans. Aujourd’hui la majeure partie du palais a été détruite mais il subsiste la chapelle palatiale, considérée comme l’un des trésors de l’architecture et renaissance carolingienne

(6) Voir encadré

(7) L’arianisme est un courant de pensée théologique des débuts du christianisme, due à Arius, théologien d’Alexandrie, du début du IVe siècle, et dont la pensée affirme que si Dieu est divin, son Fils, lui, est d’abord humain, mais disposant d’une part de divinité

(8) Benoît de Nursie (480 – 547) plus connu sous le nom de saint Benoît, fondateur de l’ordre bénédictin (à Mont-Cassin en Italie) et a largement inspiré le monachisme occidental ultérieur. Considéré comme le patriarche des moines d’Occident à cause de sa Règle qui eut un impact majeur sur le monachisme occidental et même sur la civilisation européenne médiévale. Ses reliques furent transférées à Saint-Benoît-sur-Loire. Il écrivit la règle de saint Benoît, règle de vie monastique pour guider les disciples dans la vie monastique communautaire

 

Références

Articles de Wikipedia sur Alcuin, la société carolingienne, la renaissance carolingienne, Charlemagne 

Alcuin de York à Tours : annales de Bretagne : http://abpo.revues.org/1203

Pierre RICHE, Dictionnaire des Francs. Les Carolingiens, p. 26-27, Éditions Bartillat, 1997

La société carolingienne, http://www.herodote.net/719_a_924-synthese-95.php

 

Dialogue entre Pépin d’Italie, fils de Charlemagne et Alcuin sous forme d’énigme

– Pépin : Qu’est-ce que l’écriture ?

Alcuin : La gardienne de l’histoire.

– Pépin : Qu’est-ce que la parole ?

Alcuin : La trahison de la pensée.

– Pépin : Qu’est-ce que l’homme ?

Alcuin : L’esclave de la mort, l’hôte d’un lieu, un voyageur qui passe.

– Pépin : Qu’est-ce que l’amitié ?

Alcuin : L’égalité de deux âmes.

– Pépin : Qu’est-ce que la liberté ?

Alcuin : C’est l’innocence.